Etreinte 

Extraits de Umarmung

traduit de l’allemand par Henri Christophe

(p 92)
La région où j’ai grandi offrait de grandes richesses au niveau de la langue, et pourtant cette région était championne du racisme linguistique. Je circulais dans un triangle de langues – le slovène, l’allemand et le dialecte. A l’intérieur de ces frontières, il n’y avait pas de mot pour moi. J’étais enfermée et exclue. Ni mon nom ni ma langue ne déterminaient mon identité. Je parlais une langue de personne, des gestes langagiers aux sons originels. Je suis partie pour développer une langue. J’ai donc dit dans ma je-langue : je suis Agathe.

(pp 136-141)
Il était très tôt encore. Personne en dehors de moi ne se trouvait dans le lac. L’eau était plus haute que l’été dernier. Il y avait des autochtones qui craignaient que l’eau à ce niveau élevé ne dénude les racines des buissons, qui cramponnées dans la terre consolident la rive, et les arrache. Le lac n’avait ni arrivée ni sortie d’eau. Il n’y avait pas eu de pluies violentes disaient-ils, au contraire, depuis des semaines régnait une solide sécheresse. Les autochtones craignaient que le séisme, qui à quelques deux cent kilomètres du lac avait détruit des villages entiers, eût entraîné la montée des eaux. Du fait des déplacements des plaques tectoniques, le fond du lac s’est relevé. Le lac était d’origine volcanique tout de même, disaient-ils, et il existait des spéculations selon lesquelles ce lac-ci pouvait à nouveau devenir lui aussi un volcan crachant le feu bien qu’il soit considéré comme éteint.

Je m’étonnais de la qualité d’eau potable du lac, alors qu’il n’y avait ni entrée ni sortie d’eau, sans goût de souffre ni particules de suie. Les autochtones déclaraient que le sol du lac, quant à la richesse végétale, était sans égal. Ces végétaux filtrent les particules en suspension dans l’eau et abritent assez de faune aquatique pour assez d’animaux se nourrissant de particules en suspension et de plancton d’eau douce, voire de soufre. C’est ainsi que le lac se purifie de manière naturelle et que l’eau est à ce point propre bien que toujours sombre, même par une journée radieuse, aux réfléchissements les plus éclatants.

Je me suis donc levée à l’aube, profitant du parfum des pins et de la chaleur nourricière du soleil matinal qui ne commencerait son œuvre d’incendiaire qu’à midi. Je descendis au lac. Entre les racines baignées par l’eau, des cygnes fouillaient du bec leur plumage. Je longeai la promenade à quelques mètres de distance d’eux. Il est connu que les cygnes peuvent devenir agressifs, qu’ils crachent en ouvrant grand leur bec et arquent les ailes avant de se précipiter à gros coups de palmes sur l’élément perturbateur et de l’attaquer à coups de bec dévastateur, claquant des ailes au-dessus de la tête du nageur jusqu’à ce qu’il se noie sous le blanc plumage. Je fais donc un bon demi kilomètre, puis j’étale ma serviette de bains. Une bande étroite de gravier sépare le lac de la route. Je pose mes vêtements sur une pierre et m’enfonce dans l’eau.

On associe la température plus élevé du lac au feu souterrain déclenché par le séisme. Je nage dans une cuve remplie d’une eau à la température du corps. Il se peut naturellement que cela corresponde aux faits : la moindre profondeur du lac et sa surface augmentée peuvent engendrer un réchauffement par le soleil plus rapide et plus intense. Je n’arrive pas à m’imaginer des roches ardentes au point le plus bas du lac. Je nage en direction de son centre, je ne m’y fais pas bouillir, bien sûr, je me rends compte qu’ici et là je ressens même des courants plus frais, des courants plus chauds aussi, et encore plus chauds. Le lac est lisse comme s’il était de plomb. Le reflet du soleil y scintille pourtant comme de l’or liquide. Je me mets sur le dos et me laisse porter. Seuls les mouvements de mes bras et jambes font onduler la surface de l’eau, et je vois mon radius droit comme un fil. Je suis au centre. Je suis sereine, adoptée. Ce n’est pas jusqu’ici que l’Agathe de mes rêves viendra me pourchasser. C’est moi qui l’achève dans l’écriture, pas elle. Il me faut simplement la rimer, et la ranger définitivement. C’est étonnant combien de temps on peu rester sur le dos, immobile, sans sombrer. Je ne crains pas les profondeurs du lac.

Les autochtones disent que le lac était en furie au moment du séisme. Des vagues de plusieurs mètres de haut s’étaient fracassées contre le mur de la digue et l’écume avait atteint jusqu’aux maisons les plus reculées de la petite localité. La promenade aurait été arrachée s’il n’y avait pas eu les buissons. A l’agonie, le chien de la signora de Rottweil s’est fait emporté sur la grande place par une vague qui avait enjambé la digue et couru en un éclair jusqu’au centre du bourg. Ce chien n’a jamais émergé des flots, disaient-ils. A part lui, personne ne s’était noyé.

Je me roulais dans l’eau, du dos sur le ventre, sur le dos. Qu’Agathe aille avec Roger, et Giorgio avec LM. Moi, je dois aller avec Agathe. Ce rêve m’a saisie en Italie. Et que Giorgio aille avec Roger, et Roger avec Giorgio. Je me fiche de sa femme. Et la signora de Rottweil ? Pleine de pitié. Je n’aime pas en ce moment. Ma pitié aussi a des limites. Mourir étouffée et noyée. La mort de Pluton était brutale.

Je plonge, pour resurgir tout de suite. Je prends plusieurs inspirations et replonge, plus profond. Huit mètres, à mon sens. A chaque mètre, mes poumons diminuent de volume. Je me propulse vers le bas, me donne de l’élan avec quelques rares battements des pieds pour ensuite fondre sur les profondeurs avec des mouvements longilignes. Je reste en bas pendant trois minutes. J’ai ingurgité suffisamment d’oxygène pour en nourrir mon sang. Je pourrais rester plus longtemps, mais l’envie respiratoire se déclenche. Je la domine. Si je veux achever d’écrire Agathe, il faut que je la voie. J’encombre l’image de moi, je fixe sans cesse ma nuque. Je devrais me débarrasser pour avoir la vue dégagée. J’ouvre les yeux et regarde vers le bas. Je vois les faîtes vertes des végétations aquatiques qui montent de qui sait quelles profondeurs. Une épaisse forêt se dresse sous moi. Je tente de m’en rapprocher autant que possible et nage vers le bas. Ces cimes sont inatteignables. Elles ondulent sous moi, parallèlement à mes mouvements de brasse.

S’il est vrai que ce chien a été englouti par cette eau, son cadavre ne sera jamais libéré, les bois et la jungle de cette végétation si dense le retiendront pour toujours et se substitueront à lui. De fines pointes délicates me chatouillent le ventre. Est-ce que je plonge plus bas ? Peut-être trouverai-je Agathe et son histoire. Demain j’emprunterai une lampe sous-marine pour éclairer ces ténèbres où le vert s’estompe. J’ai l’impression d’entendre un bruit. Il est impossible d’entendre du bruit sous l’eau. Il est temps de remonter me dis-je, l’envie respiratoire diminue déjà. Et pour finir, ce sera toi, l’Agathe morte. Je regarde encore un peu autour de moi et suis effrayée par mes propres cheveux qui planent devant mes yeux avant de suivre le mouvement de ma tête et de se placer dans le direction où je nage. Je regarde vers le haut. Avant de refaire surface, je l’examine. Pas de bateau en vue. Alors je gicle hors du miroir et inspire. Je pense pouvoir réprimer l’envie de respirer facilement pendant cinq minutes, mais sans partenaire, je ferais mieux de ne pas m’y risquer. On n’est pas une Ondine tout de même.

Je perçois de nouveau ce bruit. L’histoire d’Agathe pourrait s’être imbriquée et noyée dans la forêt des ces végétaux étrangement inquiétants, et moi je pourrais la découvrir. L’eau, voilà ma protection. Mon chez-moi. Je suis bien sûr sans peur. Je sais les erreurs que je pourrais faire et par conséquence, ne les commets pas. Peut-être Agathe s’est-elle suicidée. Et peut-être a-t-elle eu pour cela plus de raisons qu’une quelconque maladie. Dans ce cas, Roger est un menteur. Et son histoire à lui, il ne me laisse pas y pénétrer. Je perçois de nouveau ce bruit. Je regarde autour de moi. J’aurais pu décrire sans mal les aboiements. Peut-être même en tant qu’aboiement du chien mort. Depuis l’endroit où je me trouve, on voit bien la route le long du rivage, rien ne bouge hormis des vaguelettes autour de moi. Je nage. J’exécute les mouvements de brasse avec lenteur et me propulse avec force à travers les eaux. De nouveau les aboiements. Plus fort à présent. C’est sans aucun doute un chien. Qu’est-il arrivé à la signora ? Après la mort et le malheur, elle s’en est retournée à Rottweil. A mi-distance du bord, je perçois également le bruit d’une Mercedes diesel passant en trombe et qui ressemble à celui d’un bateau à moteur. Je me demande qui était tellement pressé ici et continue de nager tranquillement, paisiblement.

Une Mercedes briquée et lustrée à mort fait le tour du lac à très vive allure, passe devant la pescaria avec son sable blanc, la caserne, les cygnes, en direction de la promenade, passe la pierre sur laquelle sont posés mes vêtements. Subitement un coup de frein. Un dingue, me dis-je en m’apercevant que la voiture ne fait même pas demi-tour mais qu’il recule en marche arrière, à une vitesse folle, pour s’immobiliser avec un crissement à hauteur de la pierre avec mes vêtements.

Je me tourne sur le dos et j’observe. Cette Mercedes pourrait être la voiture de Giorgio. Il a peut-être pété les plombs et s’est mis en tête mes coordonnées. Je ne reconnais pas le conducteur. Je fais du sur-place. Il regarde dans son rétroviseur. Je vois qu’il voit qu’il n’y a pas âme qui vive et que personne ne vient. Alors il regarde par la fenêtre, tout droit en ma direction. Je ne pense à rien du tout, mais mon cœur bat comme fou, comme si je m’imaginais encore le pire. La portière s’ouvre et un type en short descend de la voiture. La dernière fois que je l’ai vu, Giorgio était installé à une terrasse en espérant que LM rabatte une Slovaque vers lui. Il ne porte même pas de chaussures, me dis-je. Il se dirige nu-pieds et avec détermination vers l’eau, sans la moindre hésitation, la distance bien sûr est trop grande pour que je puisse reconnaître son visage, il plonge dans l’eau et crawle vers moi, suivant mon rayon sans retenue aucune.

Cet homme ne pouvait être Giorgio. Il était trop jeune et trop fort. Mais il se pouvait que cet homme soit Roger. Il avançait par grosses pelletées d’eau. Je fus prise d’une peur sauvage, je m’enfonçai sous l’eau et nageai comme s’il en allait de ma vie, toujours sous l’eau, en faisant des crochets, jusqu’au bord. L’eau est mon élément. Dans l’eau, point d’épuisement. Je suis rapide, agile et tenace. Hors d’haleine seulement une fois sortie de l’eau. Avec quelle lourdeur, en revanche, ce nageur bataillait avec l’élément liquide!

Je ramassai mes vêtements. Je passai à côté de la voiture, lançant un regard à la dérobée en direction du lac où, tel un fantôme d’écume, l’homme en furie se débattait. Au bout de cent mètres il était épuisé et sa tête flottait émergée de la surface circulaire comme une bouée à laquelle son corps était suspendu pour se reposer.

(pp 157-158)
Il suffit que je hume l’eau pour qu’un sentiment de nostalgie s’installe. De grandes étendues même, peut-être. Question de perspective, donc d’interprétation. S’il existe une liberté, elle est claire, incolore, fluide et soyeuse. Comme l’eau que, fondamentalement, j’aime. J’aime aussi les autoroutes, car depuis l’autoroute du Wörthersee, on peut voir le lac. Quand je la quitte et que je traverse le bourg pour rejoindre mon petit hôtel pension, passant à côté d’une décharge publique boisée toujours menacée d’explosion et devant la sablière, l’angoisse me reprend immédiatement de ne plus jamais pouvoir repartir d’ici. Les autoroutes sont à sens unique. L’éruption d’une peur irrationnelle que je produis également dans l’appartement de l’étalon des plages. Alors que c’est l’ennui qui me paralyse. Ses carrelages carrés ne m’intéressent pas, pas plus que les parcelles carrées du terrain, les fenêtres neuves de l’hôtel et le parquet neuf, carré, du séjour.

Je descendais de voiture, humais le lac dans l’air, et sur le champ la pression dans mes poumons et l’angoisse s’évanouissaient. Dans l’appartement, souvent un simple verre d’eau m’aide, je le pose sur la table non pour le boire mais pour le humer. Je ne dors pratiquement jamais sans un verre d’eau sur ma table de nuit, juste à côté de la tête. J’ai demandé un verre d’eau à Roger, et, oui, un café aussi, s’il te plaît. Avec du lait, non merci. Chaque millimètre carré tout autour du lac était vendu, ici, dans la maison, chaque centimètre était carrelé, avec devant la fenêtre une moustiquaire remplie de carrés minuscules. Le lac, voilà mon idée de la fuite, du départ, du retour impossible. Il est mon désir nostalgique, et cette nostalgie fait partie de ma notion de liberté. A un kilomètre du lac se trouvait la maison de ma mère, trois étages, à présent démolie. Là-bas aussi je plongeais, j’élevais des nénuphars dans l’étang de ma chambre, je disparais pendant des heures dans des quadrillages de plus en plus resserrés, me réfugiais dans le séjour, dans l’armoire, dans la boîte pour y rester assise sans raison aucune, des heures durant, devant un verre d’eau. Plus tard, la boîte fut muée en étable de tortue, aujourd’hui cet animal vit dans le parc zoologique du village voisin. Les végétaux, je les ai plantés dans l’eau stagnante de la sablière. J’ouvrais la fenêtre carrée pour laisser entrer l’air du lac qui chassait la pression de mes poumons.

Je n’ai jamais été enfermée, toujours libre de mes mouvements, je n’ai jamais connu un sentiment de prison. Pourtant, je devais toujours faire mes preuves. Agathe en tant qu’aide de sursis, sexe maternel et loi. Je suis parti en sachant qu’il fallait faire ses preuves, qu’autrement tu vas être condamnée au retour à vie. Ca valait le coup de faire confiance à mon départ. Je reviens avec l’appétit du lac, je dénoue mon angoisse de rester branchée à la terre d’ici en m’imaginant que je plonge, que je m’enfonce sous l’eau et que je pars en nageant.